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Mme Chafika Mehiri Kasbi, Managing Director de NUTRIPLANT

septembre 26th, 2019 | by admin
Mme Chafika  Mehiri Kasbi,  Managing Director de NUTRIPLANT
Economie
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Passer d’une agriculture de subsistance à une agriculture moderne ouverte sur le marché a été rendu possible, en Tunisie comme ailleurs, avec la Révolution verte ; celle-ci a tiré profit du programme biologique qui avait pour principal effet d’élever les rendements des exploitations agricoles. L’utilisation de variétés de plantes améliorées, en combinaison avec des engrais chimiques et des pesticides est devenue la règle ; avec malheureusement des excès abusifs.

L’utilisation massive de pesticides, insecticides et fongicides a des répercussions néfastes sur l’état de santé du personnel agricole non averti, sur l’environnement et sur le consommateur qui achète des denrées alimentaires gorgées de résidus, provoquant à la longue des tumeurs cancérogènes !

Le salut, selon Mme Chafika Mehiri Kasbi, Managing Director de NUTRIPLANT, passe par la lutte intégrée ou la protection intégrée, définie comme étant « la conception de la protection des cultures dont l’application fait intervenir un ensemble de méthodes satisfaisant les exigences à la fois écologiques, économiques et toxicologiques, en réservant la priorité à la mise en œuvre délibérée des éléments naturels de limitation et en respectant les seuils de tolérance ».

« Les grandes causes appellent les grands hommes », écrivait Abigail Adams dans une lettre adressée en 1970, à Thomas Jefferson. En paraphrasant Adams, disons que l’application rationnelle et généralisée de cette lutte intégrée constitue aujourd’hui la grande cause qui appelle une grande femme : Mme Chafika Mehiri Kasbi, Dirigeante de NUTRIPLANT. 

La Revue de l’Entreprise : 

En Tunisie, peut-on affirmer qu’en amont, l’environnement de la production agricole est dominé par les produits de l’agrochimie, les engrais chimiques et les produits phytosanitaires ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Effectivement, dans l’environnement très particulier que représente le producteur agricole, domine un jeu d’interactions facile à saisir entre cet opérateur économique d’une part et une multitude de fournisseurs dont ceux de l’agrochimie : pesticides, insecticides et fongicides pour des traitements phytosanitaires de lutte contre les dangers qui guettent les végétaux et les productions culturales.

Du fait de l’énorme potentiel de recherche : développement nécessaire, il s’agit d’un secteur concentré et fortement multi nationalisé dominé par les grands de l’agrochimie comme BAYER, SYNGENTA, BASF, DUPONT, FMC… 

En Tunisie, ces produits de l’agrochimie, dédiés à la protection des végétaux sont homologués par le ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche.

La structure du négoce de ces produits est très morcelée puisqu’elle est constituée de 80 grossistes environ et de plusieurs centaines de détaillants. Ce négoce est réglementé par un cahier des charges qui exige, pour l’accès à ce domaine, des conditions comme la nécessité d’avoir un ingénieur agronome et certains équipements.

La Revue de l’Entreprise : 

Est-ce que les clauses de ce Cahier des charges sont respectées par tous ceux qui opèrent aujourd’hui dans ce domaine ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

C’est la question qui se pose aujourd’hui et qui nous amène à nous interroger sur la capacité de l’autorité de tutelle à assumer sa responsabilité en tant que superviseur. S’est-elle donnée tous les moyens nécessaires pour contrôler sur le terrain la conduite et les pratiques de ce secteur de distribution éparpillé sur tout le territoire ? C’est un grand point d’interrogation que nous posons.

En second lieu, nous nous demandons si les points de vente qui proposent ces produits sont capables de déterminer et d’évaluer les problèmes qui se posent dans les exploitations agricoles des différentes régions.

Je suis une femme de terrain, dotée de 29 ans d’expérience. Je ne pense pas que tous ces intermédiaires soient habilités à apporter à l’agriculteur les conseils qui l’aident à faire de ces produits chimiques le bon usage, dans les limites autorisées et à déterminer les produits dont il a réellement besoin.

La Revue de l’Entreprise : 

Est-ce un jugement bien fondé ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Vous savez que NUTRIPLANT que j’ai créée en 1990, est la 1ère société à avoir opéré dans le secteur de la fertilisation. Loin d’être de simples vendeurs de produits nous étions et nous demeurons encore des développeurs de nouvelles technologies au service de la promotion agricole. Notre mission a toujours été de développer de nouvelles technologies dans une optique d’économie écologique et d’agriculture raisonnée et durable. Nous sommes présents d’une manière très professionnelle et active dans chaque segment de l’activité agricole par référence à ses différents intrants : 

– Les engrais à la création de Nutriplant ;

– Les semences hybrides maraîchères depuis 1991 ;

– Enfin depuis 2008, nous opérons dans le domaine de la protection  biologique des végétaux et la pollinisation naturelle.

Notre ambition est de contribuer au développement de ces segments de services intermédiaires qui représentent l’avenir de l’agriculture de notre pays.

La vision dont nous sommes porteurs à long terme, sur deux ou trois décennies, anime, encourage nos collaborateurs et partenaires, suscite leur confiance et transforme l’objectif en action.

Je suis heureuse et fière de servir notre pays en combattant pour une cause, je l’espère vivement, bénéfique pour tous. 

J’aimerais paraphraser le personnage de George Bernard Shaw, dans « Man and Superman » : Pour moi, la vie n’est pas une courte chandelle ; mais un flambeau splendide dont je suis actuellement porteuse et que je veux faire briller le plus possible avant de le transmettre aux générations futures ».

Nous mettons en œuvre une stratégie au centre de la quelle se situe l’agriculteur, ce grand acteur économique qui assume une lourde responsabilité nationale : la sécurité alimentaire.

Nous sommes face à cet acteur méritant ; nous essayons de détecter ses besoins, ses préoccupations, les problèmes auxquels il se trouve confronté et nous nous efforçons à lui apporter les solutions susceptibles de faire évoluer le secteur de l’agriculture d’une manière économiquement viable, socialement équitable et écologiquement saine. Cette stratégie tient compte, bien évidemment, d’une éthique qui se situe dans le droit fil de l’économie écologique.

La Revue de l’Entreprise : 

Nous pouvons donc affirmer que NUTRIPLANT est parmi les premiers partisans d’une « économie écologique » en Tunisie…

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Nous n’avons pas le choix.

Partout dans le monde «l’économie écologique » s’impose non sans raison.

 En effet, elle se présente comme un nouveau champ interdisciplinaire étudiant les interrelations entre systèmes socio-économiques et écosystèmes. Prenant acte de l’irréductibilité de l’économie et de l’écologie, cette nouvelle approche entend ne pas se priver de certains enseignements de ces disciplines et développer leur complémentarité.

On peut ainsi y repérer un certain nombre de préceptes qui proviennent, d’une part, de la science écologique et, d’autre part d’une réflexion élargie sur l’économie.

De ce fait, l’écologie fournit les bases d’une nouvelle description analytique du processus économique. J’en retiens trois aspects principaux : 

– L’économie écologique entend renverser la hiérarchisation menée par les économistes qui cherchent à internaliser la logique écologique dans la logique économique.

La relation d’inclusion qui doit être reconnue est inverse : les systèmes socio-économiques sont des sous-systèmes ouverts sur le système écologique planétaire dans lequel ils doivent ménager leur insertion. Les hypothèses de séparabilité spatiale et temporelle qui sont en liaison avec les notions « d’environnement » et de « ressources naturelles » qu’utilise l’économie néoclassique, apparaissent en contradiction avec la réalité de la Biosphère, cette structure hypercomplexe dont on commence à peine à comprendre les mécanismes.

– Les systèmes socio-économiques et les systèmes naturels sont en évolution constante. Le processus économique-processus de « destruction/ création », selon l’expression de Joseph Shumpeter, modifie irrévocablement le milieu naturel et, en retour, ce dernier modifie irrévocablement le premier.

Nous sommes confrontés, à ce niveau, à ce que les écologistes appellent un phénomène de « coévolution ». Cette interaction génératrice d’histoire entre la société et la Biosphère ne peut se comprendre qu’en prenant en compte le rôle joué par la culture.

D’où l’importance que revêtent les outils, les techniques et les modes de production dans cette dynamique. C’est dans cette perspective coévolutive qui met l’accent sur le long terme, voire très long terme (50 ans), que les tenants de l’économie écologique, réunis notamment autour de Robert Costanza, au début des années 1990, se sont donné pour mission prioritaire l’étude de la définition et des conditions d’un « Développement durable ».

– Dans la vie économique et sociale, les dommages sont mal cernés, incertains et difficilement évaluables ; la rationalité des différents acteurs y est limitée. Entourée d’incertitudes et de controverses multiples, la reconnaissance du problème environnemental est un processus complexe de construction sociale où interfèrent intérêts économiques industriels, politiques et médiatiques.

La « stabilisation » du problème environnemental provient nécessairement de cette interférence entre l’univers cognitif et l’univers de l’action. Il importe alors que toute convention d’ordre environnemental soit fondée sur la définition d’objectifs clairs qui permettent aux acteurs de faire jouer leur rationalité. C’est ainsi que l’on peut préparer la naissance d’une agriculture raisonnée, donc durable.

La Revue de l’Entreprise : 

Etant leader de la protection biologique en Tunisie, est-ce que NUTRIPLANT est en train d’éclairer d’un jour nouveau l’agriculture bio en Tunisie ? 

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

NUTRIPLANT, seule société actuellement spécialisée en Tunisie, procède selon une démarche biologique ; mais ce que nous essayons d’expliquer aux autorités, aux agriculteurs et aux consommateurs, c’est qu’il est extrêmement important de savoir qu’une production agricole saine, raisonnée et durable passe inéluctablement par la lutte intégrée ou la protection intégrée.

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, FAO, et l’Organisation Internationale de Lutte Biologique, OILB, la lutte intégrée est définie comme étant la « conception de la protection des cultures dont l’application fait intervenir un ensemble de méthodes satisfaisant les exigences à la fois écologiques, économiques et toxicologiques, en réservant la priorité à la mise en œuvre des éléments naturels de limitation et en respectant les seuils de tolérance ».

Ce nouveau paradigme de lutte ou de protection est défini par la directive communautaire 91/ 44/ CEE du 15 juillet 1991, comme suit : « L’application rationnelle d’une combinaison de mesures biologiques, biotechnologiques, chimiques, physiques, culturales ou intéressant la sélection des végétaux dans laquelle l’emploi de produits chimiques phytopharmaceutiques est limité au strict nécessaire pour maintenir la présence des organismes nuisibles en dessous du seuil à partir duquel apparaissent des dommages ou une perte économiquement inacceptables ». 

Le bio-contrôle est donc un ensemble de moyens mis à disposition de l’agriculteur pour une production respectueuse de l’environnement et de la santé humaine et animale. Il met en œuvre un ensemble de mécanismes régissant les interactions entre les espèces dans le milieu naturel tels que : 

– Les micro-organismes invertébrés (insectes, nématodes…)

– Les micro-organismes (virus, bactéries…)

– Les médiateurs chimiques (phéromones…)

– Et les substances naturelles.

Nous devons savoir que la notion de protection intégrée ne date pas d’aujourd’hui. Elle a été initiée, il y a déjà soixante ans, avec pour objectif de réduire d’une manière significative l’utilisation des pesticides afin de minimiser leur impact environnemental et le coût de la lutte tout en maximisant les résultats économiques du producteur agricole.

Le premier groupe européen de travail sur la protection intégrée a été créé en 1959. Il a abouti à la création du groupe régional de l’OILB qui a lui-même établi plusieurs groupes de travail à travers l’Europe durant les années 70 et 80, pour promouvoir la mise en œuvre de la protection intégrée. Douze ans plus tard, celle-ci est présentée par l’agenda 21 de Rio de Janeiro, en 1992 précisément, comme une « solution optimale ».

La Revue de l’Entreprise : 

Ne fut-il pas le bon sens qui orientait l’activité agricole de nos ancêtres ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Nos ancêtres n’avaient pas toute cette batterie de produits chimiques à disposition et pratiquaient certes une agriculture non intensive mais respectueuse de l’environnement et de la santé humaine.  

La Revue de l’Entreprise : 

La lutte intégrée est-elle la chasse gardée de l’agriculture biologique ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

L’agriculture biologique se trouve aujourd’hui cloisonnée par des considérations d’ordre qualitatif et quantitatif. Elle n’arrive pas à se libérer de ce cercle fermé.

J’étais dans le Sud de la France, à Saint Martin Du Crau. J’étais en train de discuter avec des agriculteurs français opérant dans l’agriculture bio. L’un d’eux s’est tourné vers moi pour me dire : « Madame, vous savez ; nous sommes communistes et nous produisons pour les riches ». J’étais émue par ce paradoxe qui montrait à quel point nous étions et nous demeurons encore trop loin de la démocratisation des denrées alimentaires.

En tant que Dirigeante de NUTRIPLANT, je ne suis pas communiste. Cependant, je me suis déployée durant toute ma vie professionnelle pour que les nouvelles Technologies soient accessibles à tous, grands, petits et acteurs de taille moyenne. Chacun peut comprendre et orienter son activité tout en faisant en sorte que le produit obtenu à la fin du processus soit sain pour le consommateur et l’environnement. De là toute l’importance de la lutte intégrée largement accessible à tous : 

– En premier lieu les agriculteurs qui auront à disposition des moyens pour produire plus sans avoir les contraintes de l’agriculture purement biologique. 

– En deuxième lieu les consommateurs qui auront des produits sains et moins chers pratiquement aux mêmes prix que les produits issus de l’agriculture biologique. 

La Revue de l’Entreprise : 

Et l’agriculteur qui dépense pour se procurer des pesticides, en est-il également victime ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Sans aucun doute ; mais il n’en est pas conscient. Combien de fois ai-je demandé à des femmes enceintes qui étaient en train de pulvériser des produits chimiques dans des espaces clos (serres), de quitter les lieux ?

En fait, c’est cette situation que je déplore.

Nous investissons pour mener à bien cette œuvre qu’est le développement de systèmes écologiques qui feront l’avenir de l’agriculture dans le monde avec la consécration de la lutte raisonnée ; cependant, nous ne pouvons pas nous substituer aux autorités de tutelle en prenant en charge la mission de la vulgarisation. Si l’introduction de nouveaux intrants ou de nouvelles techniques de protection ou autre, conditionne stratégiquement l’essor rapide des régions rurales, il s’ensuit que certaines des institutions rurales essentielles sont celles qui s’occupent du transfert de ces nouvelles techniques de production aux agriculteurs. Ce sont les services de vulgarisation agricole qui devraient assurer la liaison entre le domaine de la recherche ou de la technique et la population rurale appelée à adopter les nouvelles techniques et les nouveaux intrants pour pouvoir évoluer.

L’efficacité du vulgarisateur se fonde sur le contact, le développement des canaux de communication, la proximité et la confiance. Elle dépend, également, de l’honnêteté et de la personnalité du vulgarisateur et de sa compétence.

Alors, la question qui se pose aujourd’hui avec beaucoup d’acuité est la suivante: Pourquoi les services publics à la vulgarisation ne peuvent-ils pas mener à bien leur mission lorsqu’il s’agit de promouvoir et de développer l’agriculture raisonnée ?

La Revue de l’Entreprise : 

L’existence de services de vulgarisation efficaces ne représente qu’un élément du tableau. La plupart du temps, les agriculteurs apprennent au contact de leurs voisins…

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Encore faut-il que leurs voisins soient en avance véritablement pour qu’ils soient un modèle à suivre. Et puis nous ne devons pas oublier un personnage important : l’ouvrier agricole.

J’étais agricultrice, opérant dans le strict respect des normes de qualité pour pouvoir exporter. J’avais acheté des équipements de protection pour les ouvriers qui devaient les utiliser lors des opérations de pulvérisation des pesticides conformément aux exigences de nos clients étrangers. Il a fallu six mois pour qu’ils comprennent la nécessité de ces tenues de sécurité.

Nous avons organisé une journée d’informations portant sur la problématique de l’utilisation des produits de l’agrochimie. Nous étions sollicités par le Centre technique de Vulgarisation relevant du CRDA de Monastir.

Cette rencontre élargie sur un sujet crucial touchant la santé de la population agricole, seule action menée, illustre parfaitement la défaillance de la culture liée à la vulgarisation en Tunisie.

Dans la région du Sahel, on dénombre 40 à 50 traitements par des produits chimiques ; la réalité de terrain n’exige pas plus de 12 à 15 traitements par campagne agricole. Qui plus est, avant les fêtes de l’Aïd ou autres, les doses sont doublées comme mesure préventive. 

La Revue de l’Entreprise : 

Peut-on affirmer que l’agriculteur consomme des pesticides, des insecticides et fongicides sous la pression ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Force est de constater que le dispositif de distribution de ces produits déploie une force de vente impressionnante. Imaginez les commerciaux d’au moins 80 opérateurs qui sillonnent le territoire de ce pays, petit comme un mouchoir de poche, au quotidien.

Chaque agriculteur peut recevoir jusqu’à dix représentants commerciaux différents, par jour ; avec ce que cela génère comme incitations à acheter parce que, malheureusement, le seul objectif de ces distributeurs étant la croissance leur chiffre d’affaires. L’attention de la majorité est portée sur les gains qu’ils accumulent, assurant ainsi la dépendance de l’agriculteur et du secteur; autrement dit, ils ne sont pas toujours animés d’un esprit de service ou de conseil.

Ainsi, les agriculteurs tunisiens se trouvent tiraillés par deux positions contradictoires : D’un côté, les économistes du Développement agricole qui les appellent à faire face à des exigences d’efficience et d’efficacité. Il leur faut, en effet, pour une production ou un résultat donné, réduire autant que possible la consommation des ressources nécessaires à leur obtention. D’un autre côté, les distributeurs de produits chimiques qui les stimulent aux fins d’atteindre une consommation optimale.  

 Cela est d’autant plus grave qu’en Europe, des familles de molécules sont interdites tous les six mois. Cela signifie que les multinationales de l’agrochimie comme BAYER, BASF ou SYNGENTA sont en train de s’orienter, à coups d’investissements colossaux dans la R & D, vers des molécules saines, des molécules vertes et toutes les vieilles molécules jugées néfastes vont tomber dans le domaine public. Elles seront fort probablement fabriquées et commercialisées par des opérateurs en quête de gains faciles et rapides et notre pays va se retrouver face à des génériques encore plus dangereux.

C’est la raison pour laquelle je tire la sonnette d’alarme ! Il faut que la société civile se réveille, que le consommateur sache tous les tenants et les aboutissants de ce sombre tableau. Nous attirons l’attention des pouvoirs publics sur cette problématique vitale : notre agriculture utilise de plus en plus de pesticides, sacrifie les paysans et met leur santé et la nôtre en danger. Les pouvoirs publics sont appelés à prendre conscience du fait que l’agriculture d’aujourd’hui ne respecte ni « le pacte » social qui la lie aux paysans ; ni « le pacte » environnemental qui la lie aux générations futures ni même « le pacte » de santé publique qui la lie à nous tous. L’agriculteur est injustement voué à de telles gémonies ; lui qui n’est que le bouc émissaire d’un système qu’il subit puisqu’il ne l’a jamais choisi en toute conscience.

Il est donc urgent de changer de cap et de faire preuve de davantage de raison.

La Revue de l’Entreprise : 

Qu’est-ce qui empêche le déploiement des moyens de lutte biologique en Tunisie ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Le handicap majeur est juridique car les mêmes lois régissent le chimique et le biologique en matière d’homologation. Pire encore, on s’obstine, aujourd’hui, à nous demander de présenter des documents élaborés pour le chimique.      

L’administration de tutelle n’a peut-être pas encore saisi l’importance des biotechnologies qui font partie des “Technologies du futur“ qui sont en train de transformer la vie des individus, des secteurs d’activité et le profil des sociétés. 

Nous opérons également dans le secteur des semences et, à cet égard, il est utile de rappeler que dans le domaine des productions végétales mais aussi animales, les biotechnologies créent les changements les plus remarquables sans pour autant remplacer les techniques classiques auxquelles elles apportent un renouveau d’efficacité.

Les biotechnologies sont en train de révolutionner l’industrie de la semence qui assure à la fois la création, la sélection et la multiplication des variétés végétales.

Dans le domaine de la protection des végétaux, on parle aujourd’hui de

biopesticides et de plus en plus de lutte intégrée qui réunit plusieurs moyens

de lutte dont celle biologique afin d’aboutir au contrôle d’une population de

ravageurs ou de parasites donnée. 

A titre d’exemple, je cite le charançon rouge du palmier et la mineuse de la tomate Tuta absoluta, ce ravageur sud-américain, arrivé sur les rives de la Méditerranée depuis 2005, car ce sont des ennemis redoutables qui résistent à tout traitement chimique, les larves se logeant à l’intérieur de la plante. Il est donc difficile d’obtenir un contrôle efficace avec la lutte chimique à savoir par l’application de pesticides chimiques, selon les méthodes dites conventionnelles. L’efficacité de la lutte chimique est donc très limitée en raison de la nature des dégâts causés par lesdits insectes et de leur capacité à développer des souches résistantes. Dans ces cas, le salut passe par la combinaison de moyens de lutte privilégiant les moyens de lutte biologique (piègeage massif à l’aide de phéromones ou d’attractifs alimentaires, lâchers de prédateurs ou de parasitoïdes, etc.). 

La lutte intégrée est réellement l’avenir pour tous : santé, exportation et environnement.

Malheureusement, aujourd’hui, nous sommes complètement bloqués : les laboratoires ne disposent pas toujours des moyens financiers nécessaires pour élaborer le document que les autorités exigent lors de la présentation des dossiers pour homologation de produits biologiques. C’est regrettables car cela nous fait perdre un temps précieux et malgré les solutions préconisées, les autorités demeurent intraitables et n’adhèrent pas encore. Selon les chercheurs tunisiens, nous avons la capacité d’avancer plus rapidement dans ce domaine que sont les nouvelles solutions biologiques, très en vogue dans les pays occidentaux ; mais pas chez nous. 

La Revue de l’Entreprise :

Nous savons que la Tunisie est classée deuxième après l’Afrique du Sud dans le domaine de l’agriculture bio, à l’échelle africaine. Cela ne paraît-il pas paradoxal ? 

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

C’est grâce aux efforts déployés par les oléiculteurs bio, qui se sont mobilisés pour valoriser l’huile d’olive tunisienne sur les marchés extérieurs ; Au regard des obstacles rencontrés aujourd’hui, nous pouvons nous interroger sur l’existence d’une volonté politique nationale.

Aujourd’hui, le Maroc, pays frère et ami, est en train de renforcer sa position et sa crédibilité sur le marché européen grâce à des milliers d’hectares conduits en lutte intégrée. Ce n’est pas le cas de la Tunisie. Nous aurions pu mieux faire et plus rapidement, le 21e siècle étant le siècle du « meilleur sprinteur» ! 

Aujourd’hui, un bon nombre d’exportateurs sont confrontés à la menace que représentent les ravageurs et baissent les bras, découragés, car ils n’ont aucune solution pour contrôler et éradiquer certains ravageurs sévissant dans leurs exploitations. Je me réfère aux projets de production de tomate situés dans la zone de géothermie, délégation d’El Hamma à Gabès. 

 Il s’agit d’investissements néerlandais et germano-espagnols dont le développement de cette zone, base tunisienne stratégique d’exportation des primeurs. Cela a été rendu possible grâce aux efforts conjugués de tous les intervenants dont NUTRIPLANT et le ministère de tutelle, de 1990 à 2000. Avec 150 hectares de production de primeurs dans le Sud Tunisien, notre pays concurrence allègrement le Maroc (6500 ha de production de tomate dans la région d’Agadir) et accapare une place de choix sur les circuits de distribution européens grâce aux qualités organoleptiques exceptionnelles de nos tomates. 

En décembre 2008 et dans cette région, nous avons commencé à développer la lutte intégrée pour le contrôle du ravageur, Tuta absoluta. En quelques mois, le ministère, après avoir fait preuve d’une forte réactivité, a mis en place une stratégie de lutte qui s’est concrétisée par l’adoption d’un arrêté de lutte obligatoire qui a permis de contrôler quasi parfaitement ce ravageur.

La liste des produits issus de l’arrêté de 2009 n’est plus d’actualité et les exportateurs tunisiens n’ayant aucune alternative, risquent de se retrouver sur la liste noire de l’Union européenne !.  

Moins soucieux de la forme que du fond, plus préoccupé de l’équilibre indispensable entre le court et le long terme et entre les solutions alternatives, le management stratégique au sein d’un ministère comme celui de l’Agriculture devrait viser moins à maîtriser la formulation des choix qu’à faciliter, dans l’espace et la durée, la prise de décisions fructueuses. 

La Revue de l’Entreprise :

Un monde sans pesticides, est-ce possible ?

Mme Chafika Mehiri Kasbi: 

Disons plutôt un monde où l’utilisation des pesticides sera raisonnée, oui !

Demeurons optimistes et menons les actions idoines qui amèneront l’agriculteur à plus de prudence quant à l’utilisation des pesticides et aux pouvoirs publics à acquérir les visions et stratégies conduisant à accepter les nouvelles alternatives biologiques qui contribueront à réduire l’impact des produits chimiques sur l’agriculteur, le consommateur et l’environnement.  

Il est impératif que les autorités soient au fait des nouvelles alternatives porteuses d’avenir et qu’elles élaborent le cadre législatif et la stratégie appropriée pour les intérêts bien compris de notre cher pays.  

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