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Abdelmajid Ezzar, Président de l’UTAP

septembre 26th, 2019 | by admin
Abdelmajid Ezzar,  Président de l’UTAP
Economie
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L’avènement de l’Etat-nation moderne succédant au féodalisme a fait de la promotion du développement économique un objectif de la politique générale des gouvernements. 

L’intégration de ce développement couvrant l’industrie, l’agriculture et les services dans un programme général de progrès national a eu des conséquences importantes sur la progression et le taux de croissance économique. Une articulation parfaite a été renforcée entre les trois pans de l’économie, industriel, agricole et serviciel.

En Tunisie, cette articulation symbiotique est non seulement faible; mais elle n’a pas trouvé un champ favorable en l’absence d’une politique agricole bien balisée.

« Notre agriculture souffre encore de la marginalisation parce qu’on n’est pas parti du principe que ce secteur joue un rôle central dans le développement économique », affirme M. Abdelmajid Ezzar, Président de l’UTAP dans l’entretien suivant: 

La Revue de l’Entreprise :

Huit ans après la Révolution, est-ce que la situation de l’agriculture, en Tunisie, a évolué ? 

M. Abdelmajid Ezzar :

Aujourd’hui, nous constatons que le peuple et tous les responsables sont conscients du fait que l’agriculture soit un principal levier du développement économique du pays. Elle joue un rôle primordial dans la production de denrées alimentaires, la fourniture de facteurs de production pour l’industrie agroalimentaire; elle emploie encore beaucoup plus de gens que les autres activités économiques.

Son rôle dans le développement comporte également un aspect important auquel les planificateurs et les stratèges accordent une attention particulière : la priorité donnée à l’objectif de l’autosuffisance alimentaire. La recherche de la sécurité alimentaire est un objectif central de nombreux pays en développement, importateurs de produits agricoles et agroalimentaires.

“L’agriculture est la solution“ est un discours récurrent ; malheureusement, il demeure un simple slogan, en l’absence d’une volonté politique explicitement délibérée et mise en œuvre sur le terrain. 

Il se peut que cette défaillance soit provoquée par des lobbys financiers. La preuve c’est que les lois de finances de cette année et des années précédentes ne comprennent aucune mesure en faveur du développement agricole.

Pire encore, centaines parties, principalement les autorités de tutelle, considèrent tout soutien accordé à l’agriculture comme de la charité. Il faut savoir que toute subvention à la production agricole est un investissement et non une charité ou un coût ; investissement rentable pour la communauté nationale puisqu’elle vise enfin de compte la sécurité alimentaire du pays. Cet objectif est l’autant plus justifié que les expériences antérieures montrent que les pays en développement qui n’ont pas sacrifié leurs propres approvisionnements agricoles ont mieux réussi que ceux qui ont négligé cet aspect. 

Les travaux de la Banque mondiale montrent ainsi que les pays en développement qui ont accordé une protection d’une manière ou d’une autre à leur agriculture ont crû, sur les décennies 60,70et 80, deux fois plus vite que ceux qui ont taxé leur secteur agricole.

Le principe qui stipule qu’un pays qui ne peut pas se nourrir lui-même demeure dépendant et sa souveraineté est mise en jeu, a une portée universelle. Pourquoi donc nous faisons l’exception étrange de ne pas y croire ?

Notre agriculture souffre encore de la marginalisation parce qu’on n’est pas parti du principe que ce secteur joue un rôle central dans le développement économique.

La Revue de l’Entreprise :

Sur le plan opérationnel, comment l’absence de cet appui à l’agriculture au niveau de la production se manifeste-t-il? 

M. Abdelmajid Ezzar :

Je prends comme exemple les semences.

Nous savons que, pour avoir ou conserver des rendements élevés et une meilleure productivité, l’agriculteur est appelé à se procurer les semences des variétés améliorées. Nous avons demandé à ce que ces semences qui sont indissociables des bonnes performances espérées et qui sont produites et multipliées en Tunisie, soient subventionnées. 

Le résultat de cette subvention, à savoir, les bonnes performances en termes de production et de récolte est immédiatement ressenti dans la comptabilité nationale : allégement du déficit de la balance alimentaire, réduction voire élimination de la dépendance du pays à l’égard des importations alimentaires.

Savez-vous qu’une opinion courante voit dans le produit agricole un bien essentiel ou stratégique assez proche de l’armement ?

Que les semences des variétés améliorées soient produites par le Public ou le Privé ; peu importe.

La loi sur le Partenariat Public-Privé a déjà institué le cadre propice pour le développement de synergies entre les deux parties.

La Revue de l’Entreprise :

Pourquoi donc nous ne voulons pas que notre agriculture soit plus productive et plus performante ? 

M. Abdelmajid Ezzar :

C’est la question qui se pose. On se demande pourquoi l’Etat ne met-il pas les jalons d’une véritable explosion des rendements agricoles, comme la subvention des semences de haute qualité. Y a-t-il des parties derrière les coulisses qui ont intérêt à ce que la Tunisie soit un pays importateur de denrées alimentaires ?

Je ne veux pas m’engager dans une telle polémique.

Cependant, j’aimerais souligner que nos agriculteurs sont capables, si l’écosystème agricole leur est favorable, d’assurer la sécurité alimentaire du pays, d’atteindre l’autosuffisance en production végétale, animale, en produits de la mer, en produits laitiers et d’assurer l’approvisionnement des industries de transformation comme les conserveries et les unités d’abattage et de découpe. 

Nos agriculteurs sont disposés à contribuer au renforcement de notre souveraineté nationale et alimentaire et à la conserver. 

Nous avons déjà une abondance de production dans toutes les filières. Le seul handicap c’est l’absence d’une volonté politique, d’une vision et d’une stratégie de développement agricole inclusif. 

La Revue de l’Entreprise :

La croissance démographique à l’échelle mondiale fait rapidement fondre les excédents alimentaires mondiaux et les pays dont l’alimentation est importée se trouvent soumis à des prix très élevés pour satisfaire leur demande à partir d’excédents mondiaux décroissants. Quel aspect peut revêtir l’intervention positive et stratégique de l’Etat ?

M. Abdelmajid Ezzar :

L’intervention de l’Etat consiste à prendre en charge les excédents des différentes récoltes pour que l’agriculteur échappe à l’inondation du marché qui l’oblige à vendre à perte.

Pour le cas de la pomme de terre, l’Etat a refusé de prendre en charge 40 mille tonnes d’excédents en vue de les conserver dans des entrepôts frigorifiques.

Il s’est contenté d’en prendre vingt mille et d’en importer cinq mille tonnes.

Ne serait-il pas judicieux de conserver ces 40 mille tonnes pour la période creuse au lieu d’en importer cinq ; avec ce que cela induit comme hémorragie de la devise. Que celle-ci soit orientée vers l’importation des équipements de production en liaison avec des investissements productifs. 

De même pour les céréales. Nous en consommons 30 à 33 millions de quintaux. Notre pays aurait dû mettre en œuvre une stratégie de développement de la filière céréalière pour subvenir à ses besoins et avoir un excédent à exporter. Nous ne devons pas oublier que ce territoire fut le grenier de Rome.

Il suffit d’avoir les semences adaptées à notre sol, à notre climat. Et c’est là où la Recherche scientifique et plus précisément agronomique acquiert de l’importance en mettant au point des variétés de blé à haut rendement. Grâce à ces variétés l’augmentation considérable dans la production est devenue accessible.

Le rôle de l’Etat, de la Recherche agronomique ainsi que le nôtre est de mettre à la disposition de l’agriculteur tunisien ces variétés à haut rendement. L’année dernière, notre pays a exporté ces variétés d’une valeur de 1,6 million de dinars, vers la Libye. A quelle logique s’adosse-t-on en favorisant l’agriculteur libyen au détriment de l’agriculteur tunisien obligé à utiliser des semences ordinaires.

Par ailleurs, la mobilisation des intrants agricoles n’est pas facile, le plus souvent. Les engrais ne sont pas disponibles sur le marché; au moment opportun. Et parfois les quantités mises à disposition ne sont pas de bonne qualité et se vendent à des prix élevés. 

Quant aux produits phytosanitaires, les pesticides et autres, ils font malheureusement l’objet de fraude de tout genre. Ce qui les rend complètement inefficaces. Je pense que l’essor de l’agriculture en Tunisie passe par la mise en œuvre d’une liasse d’instruments de motivation et de mobilisation au niveau de la disponibilité des intrants de qualité, la vulgarisation, le marché, les réseaux de distribution … Ce qui est certain, c’est que nous n’allons pas quiller nos terres, ou abandonner notre agriculture. Nous allons combattre pour qu’une politique agricole avant-gardiste soit élaborée et mise sur pied. 

La Revue de l’Entreprise :

La récolte de céréales 2019 était relativement excellente; mais, apparemment, elle a révélé certaines défaillances. Quelle solution l’UTAP préconise-t-elle ?

M. Abdelmajid Ezzar :

Si le pays était incapable de gérer dans de bonnes conditions, une récolte considérée exceptionnelle, c’est parce qu’il n’y avait ni une vision ni une stratégie de développement de la filière céréalière. 

Malheureusement, au lieu de défendre sa souveraineté alimentaire, la Tunisie s’oriente vers la culture de la consommation et de son soutien à travers la caisse de compensation. 

Si la culture de la production régulait et s’était articulée autour d’une vision porteuse d’une situation meilleure, on aurait pu répondre aux exigences d’une bonne récolte en termes de transport, de collecte et de stockage dans les plus brefs délais et dans de bonnes conditions. 

La Revue de l’Entreprise :

La diffusion des techniques avancées en agriculture nécessite la mise en œuvre de services de vulgarisation efficaces. Que pensez-vous de ces services à l’état actuel ?

M. Abdelmajid Ezzar :

Le maintien de conditions favorables à l’exercice de l’activité agricole selon un référentiel technologique et technique qui favorise la qualité des produits, l’équilibre économique des exploitations et leur compétitivité, passe inéluctablement par des services de conseil et d’encadrement dont ceux de la vulgarisation.

Les systèmes agricoles archaïques n’ont plus de place devant les nouvelles méthodes de culture, d’irrigation et de lutte contre les ravageurs et les maladies… des méthodes qui permettent d’améliorer la productivité, l’efficacité et la rentabilité de l’activité agricole. 

D’où la nécessité d’avoir des services de vulgarisation performants. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ces services se sont dégradés; ce qui a obligé notre organisation à demander à ce qu’ils soient sous sa responsabilité.

L’Autorité de tutelle a accepté notre proposition et en avril dernier une Convention a été signée entre l’AVFA et l’UTAP, stipulant la prise en charge des services de vulgarisation par cette dernière. Jusqu’à ce jour, ce nouveau processus n’a pas encore démarré pour des raisons que nous ignorons.

La Revue de l’Entreprise :

Quelle est votre réaction face à l’affaire des pommes de terre avariées qui ont été importées?

M. Abdelmajid Ezzar :

C’est un paradoxe flagrant : d’une part, nous élaborons des lois qui veillent à ce que la sécurité des aliments et des produits agricoles et agroalimentaires, la santé animale et la santé humaine soient préservées ; d’autre part, nous autorisons à des milliers de tonnes de pommes de terre avariées et impropres à la consommation importées, d’être distribuées sur le marché. 

Cette pourriture importée est non seulement dangereuse pour la santé du consommateur ; elle constitue également un risque de pollution en cas d’utilisation dans les champs.

Nous avons demandé les attestations de contrôle sanitaire établies à la frontière. On nous a répondu qu’une équipe est allée enquêter sur les lieux de production de cette denrée dans le pays d’exportation. 

Nous n’avons de problème ni avec la Turquie, ni avec l’Egypte ni avec d’autres pays.

Nous contestons plutôt les responsables tunisiens qui ont importé cette denrée et ont avalisé son “laisser passer“ et ceux qui ont nui à l’image de leur pays. 

En 2013, une cargaison de pommes de terre importée, n’étant pad conforme aux normes sanitaires, a été réfutée. 

Aujourd’hui, le responsable de la Concurrence et des Enquêtes économiques se moque de la pomme de terre tunisienne en accusant son producteur d’excès de zèle. 

Nous vivons au cœur de contradictions qui se multiplient sachant que partout dans le monde, on consent que la pomme de terre tunisienne est la reine incontestée en comparaison avec celles d’autres pays. Elle est la meilleure dans les jugements de tous à l’exception de celui du responsable de la Concurrence et des Enquêtes économiques. 

La Revue de l’Entreprise :

Quoi de neuf concernant la résolution du problème de l’endettement des agriculteurs ?

M. Abdemajid Ezzar :

Lorsqu’on a demandé de résoudre ce problème qu’est l’endettement, l’idée n’a jamais été de les raser. On a plutôt exigé la suppression des intérêts de retard uniquement.

En juin 2018, la loi N°36 a précisé cela ; mais on attend encore son application.

Et, d’une manière générale, notre Organisation n’apprécie pas le fait que l’agriculteur soit endetté. 

Les objectifs de toute politique agricole devraient inclure l’accroissement de la compétitivité du secteur agricole, sa productivité, l’amélioration de la profitabilité de l’activité agricole, la garantie d’un niveau de vie satisfaisant et équitable pour les agriculteurs, la stabilité des revenus et des prix, et la sécurité des approvisionnements pour les consommateurs à des prix raisonnables et stables…

Je pense que l’amélioration des conditions de production, du revenu et du niveau de vie des agriculteurs ainsi que leur protection sociale et le développement rural constituent des moyens efficaces pour retenir les jeunes, pérenniser les exploitations, assurer leur transmission et promouvoir l’emploi en agriculture dont le caractère familial doit être préservé. 

Aujourd’hui, les Tunisiens ont pu croire que l’agriculture et l’agroalimentaire demeureraient l’un des principaux contributeurs de la balance commerciale. C’est pourquoi nous aimerions savoir qui a peur du renforcement de la capacité productive et exportatrice agricole et agroalimentaire de notre pays ; qui veut le réduire en un pays importateur de denrées agricoles et de produits agroalimentaires. 

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