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M. Noureddine Ben Ayed, Vice-Président de l’UTAP, chargé de la Pêche

juillet 18th, 2019 | by admin
M. Noureddine Ben Ayed,  Vice-Président de l’UTAP, chargé de la Pêche
Economie
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La Revue de l’Entreprise : 

Vous avez vécu l’évolution du secteur de la pêche depuis les années 60-70. S’appuyant sur une connaissance fine de ce secteur, comment voyez-vous son évolution durant les cinquante dernières années ?

M. Noureddine Ben Ayed : 

Le visage du secteur de la Pêche en Tunisie a beaucoup changé. Avant les années 80, c’était l’époque des investissements structurants qui ont porté leurs fruits. Le secteur était merveilleusement cohérent et harmonieux grâce à un équilibre édifiant entre la flotte et les stocks de poissons, d’une part ; et la répartition géographique de la flotte entre le Nord, le Centre et le Sud du pays d’autre part.

A partir du milieu des années 80, l’Etat a décidé de donner un coup d’accélérateur au secteur, dans le but de créer des postes d’emploi aux jeunes sans que ce réel effort ne soit déployé dans le cadre d’une stratégie à très long terme ou d’une vision prospective sur 30 ou 40 ans.

Sur le plan écologique, l’implantation des usines d’industrie de la chimie lourde, celle du phosphate et dérivés, a provoqué la pollution des côtes de Sfax et du Golfe de Gabès à cause du rejet du phosphogypse. Les côtes de Mahdia ont été également touchées par des industries polluantes.

De son côté, l’ONAS déversaient ses rejets hydriques en mer tout au long des villes côtières. Jusqu’à ce jour, le problème persiste encore dans certaines zones. Les conséquences étaient désastreuses : En 1995, des milliers de poissons intoxiqués étaient en suspension sur les côtes. Une catastrophe écologique qui venait confirmer que l’Etat n’avait aucune charte morale par laquelle il s’engageait à tout mettre en œuvre pour réduire au maximum les effets négatifs que la pollution par les différents rejets occasionnait.

Concernant la consécration et la protection des ressources de pêche au golfe de Gabès, par exemple, nous avons passé vingt cinq ans à convaincre le ministère de l’Industrie de la nécessité primordiale de réorienter les 25 mille m3 de phosphogypse rejetés toutes les 24 heures en mer. 

C’était en vain ! Bien que les solutions de recyclage ne manquent pas comme celle adoptée par la Belgique et qui consiste à utiliser le phosphogypse dans la fabrication de panneaux d’isolation pour le secteur de la construction.

Rien n’a été fait pour stopper la dégradation de nos côtes.

Subissant le contrecoup de la pollution et de l’intensification de l’effort de pêche, les professionnels du secteur ont tiré la sonnette d’alarme dans les années 2000.

En 2005, la diminution des stocks de poissons, de mollusques et de crustacés, dues à la surexploitation était remarquable : Moins 30% au Sud et moins 20% au Nord du pays, tant pour la pêche côtière que hauturière. Il y avait même des espèces menacées parce qu’elles étaient capturées en période de maturation.

La Revue de l’Entreprise : 

Les professionnels du secteur ont-ils été sensibilisés à la nécessité de recourir aux solutions garantissant l’exploitation rationnelle et non destructrice de nos ressources de pêche ?

M. Noureddine Ben Ayed : 

Les professionnels en sont conscients ; mais malheureusement, ces derniers ne sont pas les seuls acteurs homogènes et cohérents du secteur. Celui-ci est formé, sur le terrain, d’une mosaïque de profils venant de tout bord investir dans la pêche. Vous y trouverez des médecins, des avocats, des entrepreneurs de BTP, des banquiers…la passion d’entreprendre dans le secteur n’était pas inscrite dans leurs gènes familiaux ; elle était plutôt stimulée par l’espoir de ramasser une fortune rapidement. Ces intrus se sont lancés dans le domaine en se procurant leurs propres chalutiers ; sachant qu’un chalutier représente un investissement de 2 à 3 millions de dinars, parce qu’ils étaient sûrs que le secteur était juteux. Nous leur disions : «Ne vous faites pas d’illusion. Cherchez l’information fiable et crédible chez nous et non auprès des Bureaux d’étude ».

Et, tout irait ensuite très vite : devant l’épreuve la plus rude de l’échec, ils appelleraient au secours ! en cherchant à quitter le secteur avec les moindres dégâts. 

Nos professionnels se placent en termes de code de bonne pratique, de moralité et d’éthique, en position plus qu’honorable, partant du fait que la pêche soit un métier sacerdotal, en exigeant un dévouement total.

Cependant, les vrais professionnels respectueux des règles éthiques font l’objet de sarcasmes. Dans ce climat de désordre, et en l’absence d’une politique de la pêche, la flotte a atteint les 420 chalutiers alors qu’elle ne dépassait pas, auparavant, 120 unités de pêche.

Cette expansion démesurée par rapport au stock admissible des captures dans nos eaux intérieures est totalement à l’inverse de la tendance de restructuration des flottes de pêche observée dans les différents pays du bassin méditerranéen.

Je cite, comme exemple, le Port de Mazara del Vallo, premier port de pêche d’Italie. L’économie de la ville de Mazara, située à 200 kilomètres de la côte tunisienne, se base principalement sur la présence d’une flotte de bateaux de pêche et d’une importante production piscicole. Cependant, quand il a fallu restructurer cette flotte conformément aux dispositions de la politique commune des structures dans le secteur de la pêche adoptées par les pays de la communauté Européenne, on est passé à l’acte : Cette flotte est passée de 680 chalutiers à seulement 82 unités aujourd’hui.

Avec un Etat en crise et dont les moyens sont très limités, faut-il qu’il s’adresse à des fonds étrangers, ceux de l’Union Européenne par exemple pour réformer le secteur ? Cela pourrait être une solution envisageable.

La Revue de l’Entreprise : 

Dans tous les pays dont la Tunisie, la gestion de la flotte et des ressources halieutiques nationales et la faculté de diriger, de coordonner et de planifier le secteur restent aux mains du ministère de l’Agriculture et de l’Administration centrale, tout en concertant la Profession. L’alternative « chômage saisonnier » appelé également « repos biologique » peut-elle aboutir à la rationalisation du secteur?

M. Noureddine Ben Ayed : 

A l’époque de l’ancien Régime, nous avons montré aux Autorités que l’activité n’était plus rentable et qu’il fallait intervenir d’urgence pour sauver le secteur. Nous avons rencontré le Chef de l’Etat et le Premier ministre qui se sont rendu compte de l’ampleur des dangers qui le guettaient. Notre proposition  consistait en la création d’un Fonds structurel, un instrument pour financer le « Repos biologique » , comme solution périodique efficace. L’objectif de cette fermeture temporaire de 3 mois était d’avoir un effet bénéfique sur l’état des ressources, leur reproduction, évolution et durabilité d’une part et la limitation de l’épuisement des différentes espèces. Nous avons fait savoir, a priori, que le financement de ce Fonds devrait être assuré par quatre ou cinq parties prenantes dont principalement la profession et l’Etat.

Nous avons commencé par le chalutage de fond, pélagique et à perche, cette technique de pêche industrielle en zone profonde, responsable de la surexploitation des stocks.

Le point de départ était la zone de Sfax et du Golfe de Gabès, compte tenu de l’importance de leurs effectifs en termes d’unités de pêche et de marins pêcheurs ; à condition, bien sûr, que la contribution soit partagée entre toutes les parties concernées.

Aujourd’hui, ce principe de partage n’est pas respecté : Nous nous trouvons, les exportateurs de produits de la pêche et les armateurs producteurs, les seuls à supporter une taxation de 3% sur le produit fini susceptible d’être exporté (1% à la criée et 2% lors de l’export). Ce n’est donc pas étonnant si des unités de congélation et de conditionnement des fruits de mer à l’export, à Sfax et à Mahdia ont mis les clés sous le paillasson.

Il faut se rendre à l’évidence qu’une taxe de 2% sur les bénéfices nets se traduit par une taxe de 25% sur le chiffre d’affaires annuels. Un tel sacrifice extrêmement accablant a été supporté compte tenu de la noblesse, de la pertinence et de l’importance de l’objectif visé. Cependant, les sacrifices ont été assumés sans pour autant qu’il y ait une amélioration des ressources halieutiques du pays. 

Bien au contraire, aujourd’hui, les stocks se réduisent de plus en plus. Et plus les stocks de poissons diminuent, plus les techniques de pêche deviennent trop agressives, avec l’utilisation d’engins remorqués par le bateau de pêche et dont l’utilisation est strictement interdite par la Communauté Européenne. Pire encore, le chalutier qui faisait des captures, légalement, à une profondeur de 50 mètres, est allé capturer tout à 2 ou 3 mètres. Autrement dit, tout ce qui reste comme alevins sur les côtes, toute la faune et la flore marine sont ravagés.

En l’absence de la dissuasion, donc de l’application de la loi, un millier d’unités de pêche ont transformé les fonds marins de la Tunisie en déserts, avec leurs méthodes de pêche destructrices. Actuellement, nos ressources représentent 16% de ce qui existait en 2010.

Les victimes, ce sont nous, les professionnels du secteur et les intérêts socio-économiques de la Nation.

L’Etat est donc appelé à appliquer la Loi, à prendre les mesures appropriées en cas de violation de la règlementation en vigueur et à ne plus octroyer des Autorisations d’une manière arbitraire ou pour des raisons politiques. 

La Revue de l’Entreprise :

Comment peut-on sauver ce qui reste de nos stocks halieutiques ?

M. Noureddine Ben Ayed :

La surveillance catégorique en continu pour détecter ceux qui sont en infraction est rendue primordiale avec la diminution ininterrompue des stocks.

Il s’agit d’un Système de Surveillance satellitaire qui existait en Europe depuis 1995.

En Tunisie, le projet a été lancé ; mais il n’est pas encore achevé.

Durant les trois dernières années, 75% des chalutiers de plus de 15 mètres de long, ont été équipés pour être en liaison avec ce Système de Surveillance qui n’est pas encore opérationnel en l’absence d’une parfaite coordination entre les différentes parties prenantes et plus particulièrement l’Agence Nationale de Télédétection et Tunisie Télécom.

La Revue de l’Entreprise :

Assurer un niveau de vie équitable à ceux qui travaillent dans le secteur de la pêche s’avère difficile sans le soutien public. Comment jugez-vous aujourd’hui ce soutien ?

M. Noureddine Ben Ayed :

Dans notre activité, le carburant représente 72% du coût de revient.

Pour le coût du carburant, le secteur est subventionné à hauteur de 40%.

En Italie, cette subvention est de 65%, en France et en Espagne, elle atteint les 75%. 

Rien qu’au niveau de ce poste de coût, ces pays européens de la rive Nord de la Méditerranée sont plus avantagés que nous.

Concernant les prestations de l’APIP, leurs coûts ont augmenté de 50  et de 650% ; ces augmentations ont été décidées d’une manière unilatérale.

L’Agence s’enorgueillit aujourd’hui d’être passée d’une institution déficitaire à une institution qui a généré 760 millions de dinars de bénéfices nets.

Cependant, elle ne peut se permettre, pour cause de gains, de sur-facturer ses prestations.

Concernant les structures de Recherche, nous avons la conviction qu’il est nécessaire d’être proches des opérateurs du secteur pour mieux répondre à leurs attentes, avec un engagement sur les résultats.

Dans le domaine des Analyses microbiologiques, l’INSTM et l’Institut Pasteur, ou le LCAE ne sont pas accrédités pour pouvoir répondre à nos besoins en la matière.

Nos unités opérant à l’export sont obligées de s’adresser à des laboratoires en Italie, en France et en Espagne.

Cela se traduit par un coût supplémentaire et du temps perdu. 

La Revue de l’Entreprise :

La valorisation de nos poissons, crustacés et mollusques destinés à l’export était-elle un choix stratégique ?

M. Noureddine Ben Ayed :

Effectivement ; auparavant, nos produits étaient exportés à l’état brut, vers l’Italie, l’Espagne et la France.

Ils étaient valorisés chez ces clients européens, conformément à leur politique de distribution tout en garantissant des marges importantes.

Dans les années 2000, on s’est dit, au sein de l’UTAP, qu’il était temps de se repositionner sur le marché européen, en adoptant les technologies du froid : la congélation à bord malgré l’étroitesse de nos chalutiers qui ne dépassent pas les 25 mètres.

Nous avons établi des accords d’alliances avec nos homologues européens pour faciliter le développement des compétences et le transfert de technologies. Ils ont mis leurs équipages sur le devant de la scène. Nos techniciens les ont côtoyés et ont acquis, au fil des jours, de l’expérience. Aujourd’hui, nous disposons de 220 chalutiers qui opérant selon le système de la congélation à bord (à-40C), sachant que dans les pays développés on dit souvent que le congelé à bord est plus frais que le frais. 

De nombreux opérateurs tunisiens ont investi dans le conditionnement de leurs produits, en tant que facteur d’identification.

Aujourd’hui, les produits tunisiens sont vendus dans les supermarchés en Europe sous la marque tunisienne ; la valeur ajoutée s’est nettement améliorée.

Nous avons pu conquérir les marchés espagnol, canadien qui étaient la chasse gardée des Italiens.

Nos Commerciaux ainsi que ceux des sociétés exportatrices ont bien travaillé pour prendre pied de manière importante sur le vieux continent, l’Amérique du Nord et l’Asie. La recette en devises de nos exportations est de 500 millions de dinars.

La Revue de l’Entreprise :

On assiste depuis quelque temps à “un affolement “ dans les prix des poissons, crustacés et mollusques. Est-ce un affolement conjoncturel ou structurel ?

M. Noureddine Ben Ayed :

Vous n’êtes pas sans savoir que le prix de vente est fixé à partir du coût de production. Il faut donc produire moins cher.

Il est clair, aujourd’hui, que la flambée des prix du poisson est due à un problème d’ordre structurel. Les intermédiaires se sont convertis en spéculateurs audacieux qui opèrent devant tout le monde sans rien craindre.

Aujourd’hui, une espèce qui se vend à la criée, au marché de gros de Sfax, Mahdia, Teboulba, à 6 dinars, est vendue à 16 dinars au marché de détail, au consommateur. 

Une marge de 300% est passée dans la poche de l’intermédiaire ; tandis que le producteur qui supporte un coût global composé de charges et de frais fixes, s’est contenté d’une marge bénéficiaire de 10 à 15%.

Il faut donc que “les marchés du producteur au consommateur“ continuent leur percée, tout en indiquant la liste nominative des pêcheurs… Une mesure qui pourrait garantir la sécurité des approvisionnements et assurer des prix abordables aux consommateurs. 

Notre secteur emploie plus de 400 personnes ; il contribue à l’équilibre de la balance commerciale par un demi milliard de dinars. Le rôle de l’Etat est de créer l’environnement le plus favorable pour que les entreprises du secteur puissent rester compétitives sur le marché local et sur les marchés mondiaux.

Une primauté absolue doit être conférée à l’application de la loi, à la transparence et aux fondements structurels du secteur. 

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