breaking news

Pr. Moez Labidi

mars 15th, 2019 | by admin
Pr. Moez Labidi
Economie
0

L’érosion du dinar est à la fois une préoccupation du citoyen et des autorités publiques. Le glissement du dinar n’est pas seulement une question économique. Ses collatéraux affectent le climat social et politique via le dérapage inflationniste qui ne cesse d’alimenter la fièvre revendicative.

Les origines profondes du glissement du dinar et de la montée de l’inflation sont à rechercher sur le terrain politique. Explications et analyse de M.Moez Labidi, Professeur en Sciences Economiques de l’Université de Monastir, dans l’entretien suivant : 

La Revue de l’Entreprise : 

D’après vous par quoi s’explique l’érosion du dinar à la quelle nous assistons quotidiennement en Tunisie ?

Pr. Moez Labidi : 

Le grand problème qui est à la base de ce phénomène est le déficit de la Balance des opérations courantes; c’est-à-dire,  cet état statistique qui retrace les flux commerciaux, les flux de services comme le Tourisme et les transferts unilatéraux comme ceux des travailleurs tunisiens à l’étranger. Au niveau de cette Balance, le déficit n’a pas cessé de se creuser. Il est passé de 4,8% du PIB en 2010 à 11,2% du PIB aujourd’hui. Ce déficit pourrait devenir acceptable s’il est compensé par un flux important d’investissements étrangers (20% du PIB), comme c’est le cas au Liban. Or ce n’est pas le cas en Tunisie. On ne doit pas oublier que le déficit énergétique de notre pays représente le tiers du montant global du déficit de la Balance commerciale qui est aux alentours de 19 milliards de dinars.

La Revue de l’Entreprise : 

Pourquoi le déficit des opérations courantes est-il la variable clé dans cette situation?

Pr. Moez Labidi : 

C’est tout simplement parce qu’il est à la base du tarissement des réserves de change. Ce qui impacte, inéluctablement, tant la liquidité en devises que celle en dinar ; car l’accroissement des entrées de devises est une source non négligeable de création monétaire. Le blocage de la production de phosphate, la chute de la production du pétrole, la faiblesse des investissements étrangers qu’ils soient directs ou en portefeuilles, expliquent la chute du stock des réserves de change et l’assèchement de la liquidité dans le système bancaire.

Il est utile de noter que l’article 13 de la Constitution a eu de mauvaises retombées sur l’état de l’investissement dans le secteur énergétique au niveau de la prospection, de la recherche et de production.

Le creusement des déficits explique le recours croissant à l’endettement. Et l’assèchement de la liquidité en dinar, renforce la composante externe dans l’endettement total (près de 72% du PIB). Certes, le niveau du déficit budgétaire présente une certaine stabilité ces deux dernières années, mais le poids du service de la dette devient alarmant. Pour l’exercice budgétaire de 2019, la Tunisie projette d’emprunte 10,1 milliards de dinars et d’honorer un service de la dette qui s’élève à 9,3 milliards de dinars.  Bref, un cercle vicieux qui s’installe, et qui devient de plus en plus étouffant pour les finances publiques. 

La Revue de l’Entreprise : 

Comment le recul des réserves de change pèse-t-il sur le dinar?

Pr. Moez Labidi : 

En cas de diminution des réserves en devises comme on l’observe aujourd’hui, la force d’intervention de la Banque Centrale s’affaiblirait. La Tunisie était à 148 jours d’importation en décembre 2010 ; aujourd’hui, elle se retrouve avec des provisions suffisantes pour 85 jours d’importation. Une situation non confortable pour pouvoir stabiliser le dinar.

La Revue de l’Entreprise : 

La politique budgétaire utilise les dépenses publiques et la fiscalité directe et indirecte pour la régulation de l’économie. Cette régulation est-elle difficile à retrouver ?

Pr. Moez Labidi : 

Evidemment, tant que les dépenses publiques ont dérapé pour plusieurs raisons et en particulier la masse salariale de la fonction publique. La fièvre revendicative aggravée sous l’effet du diktat syndical a imposé des majorations salariales importantes, déstabilisantes pour les finances publiques et génératrices d’inflation. C’est une inflation par les coûts salariaux sachant que l’Etat est le plus grand employeur dans le pays. 

La Revue de l’Entreprise : 

L’environnement international a-t-il un impact sur l’érosion du dinar ?

Pr. Moez Labidi : 

L’érosion du dinar peut provenir d’une forte appréciation de l’euro et du dollar.

Au niveau de l’inflation, les grandes puissances se trouvent dans un contexte totalement opposé. L’inflation en Europe et aux Etats-Unis est inférieure à 2%.

Au lendemain de la crise financière de 2008, les Banques Centrales des pays développés avaient pour objectif de faire face au problème de la récession. Elles ont, par conséquent, baissé fortement leurs taux d’intérêt. Cependant, la croissance demeure molle en Europe ; et des signes de reprise marquent l’économie américaine.

Par contre, le resserrement de la politique monétaire américaine qui se traduit par une hausse des taux, rendra les placements en dollar plus rentables sur les marchés étrangers. Du coup, on pourra observer une dépréciation du dinar par rapport au dollar plus forte que celle du dinar par rapport à l’euro.

La Revue de l’Entreprise : 

Par quoi se traduit l’information relative à la baisse des réserves de change, devenue accessible aux opérateurs économiques ?

Pr. Moez Labidi :

Cette information a provoqué un comportement que l’on peut qualifier de spéculatif. Les entreprises font des achats anticipés, en début d’année, pour couvrir leurs besoins tout au long de l’année de peur que le dinar continue de baisser par rapport à l’euro ou au dinar.

Ce comportement met encore plus de pression sur les réserves de change et accélère le rythme de dépréciation du dinar. C’est ce qu’on appelle « les anticipations autoréalisatrices ».

A mon avis, ce qui est inquiétant pour le cas de la Tunisie, c’est que le dinar ne cesse de se déprécier ; mais personne ne peut savoir quand cette dépréciation va s’arrêter. Du coup la tentation spéculative dans le formel et l’informel reste très présente.

La Revue de l’Entreprise : 

Partagez-vous l’avis de ceux qui pensent que le cas de la livre égyptienne montre que la convertibilité ne se décrète pas?

Pr. Moez Labidi : 

Effectivement, la convertibilité de la monnaie nationale ne se décrète pas ; elle se mérite. Elle requiert un certain nombre de conditions dont la réalisation ne pourrait s’inscrire que sur le très long terme. Si l’on s’amuse à la décréter, il faut être conscient du « prix social » qu’il faudra payer pour l’obtenir et accepter de payer beaucoup plus cher les produits importés. La transition vers la convertibilité de la livre égyptienne a généré une inflation proche de 30% et un malaise social. Un malaise gérable dans le cadre d’un régime militaire, mais difficilement acceptable dans une jeune démocratie minée par la fièvre revendicative, comme c’est le cas de la Tunisie.

La Revue de l’Entreprise : 

D’après vous quelles sont les mesures à prendre pour remédier à cette situation inquiétante : érosion continue du dinar et dérapage inflationniste? 

Pr. Moez Labidi : 

A mon avis, il faut que le gouvernement passe à l’action, en mettant en œuvre une dynamique de Réformes dans le but de faire émerger un modèle économique plus performant ancré sur les standards internationaux de bonne gouvernance lui permettant la remontée en gamme dans les chaînes de valeurs mondiales, CVM. 

Cette remontée, en termes de politique de développement sectoriel, d’investissement et de climat d’affaires offre aux pays de nouvelles opportunités d’intégration dans l’économie mondiale.

Les chantiers à engager sont de taille ; mais si on reste dans la sphère monétaire et financière on peut dire qu’il y a trois axes : 

– l’axe réglementation de change: Le contrôle des changes tel qu’il est institué dans notre pays est très rigide. Il consiste en une gestion administrative et centralisée des devises étrangères et toute opération est soumise à une autorisation administrative préalable.

Ce contrôle est aujourd’hui incompatible avec une économie et une société ouvertes sur l’extérieur. C’est la raison principale qui plaide en faveur de mesures d’assouplissement à prendre. Il est vrai que certaines mesures ont été déjà prises dans les années 80-90 comme les comptes spéciaux en dinars convertibles, les comptes professionnels en devises. De même, plusieurs mesures d’assouplissement ont été décidés par la BCT ces dernières années, dernière en date, les facilités de change accordées dans le cadre du stat up Act. A mon avis, on peut aller vers l’ouverture des comptes en devises pour les résidents. Il faut que la réglementation de change fasse une rupture totale avec la suspicion et qu’elle aille vers la confiance, l’attractivité, la liberté et la responsabilisation. 

– Concernant la politique de change, les marges de manœuvre sont limitées. Les directives du FMI sont claires: la BCT devrait limiter ses interventions pour soutenir le dinar. En effet, cette institution internationale trouve que le dinar est surévalué et qu’en entraînant un renchérissement des prix des produits importés, la dévaluation est de nature à réduire l’importation et la consommation de produits importés. Une interprétation qui reste à vérifier puisque le solde et la balance commerciale ne sont pas améliorés malgré la dépréciation du dinar. 

L’origine du mal ne surprend donc personne : ce sont nos importations énergétiques et l’article 13 de la Constitution, un véritable obstacle à l’investissement dans le domaine de l’énergie qui en sont responsables en grande partie. Il faut, par conséquent, développer le secteur des énergies renouvelables ; l’éolien et surtout le solaire photovoltaïque. 

Par ailleurs, nombreux sont ceux qui pensent que nous pouvons utiliser nos réserves en devises pour sauver le dinar, quitte à ce que nous ayons des réserves pour 5 ou 6 jours d’importation. Ils se réfèrent à une situation identique survenue en 1986. Ils oublient que la société tunisienne a changé, que toute information économique et financière n’échappe plus au commun des mortels et qu’elle est partagée sur les réseaux sociaux. Si les Tunisiens se rendent compte de cette manœuvre déployée pour défendre le dinar, il y aura un comportement spéculatif très fort dont personne ne pourrait estimer les conséquences. 

Sans pour autant oublier que les pouvoirs publics ne peuvent pas contrarier le FMI dans son attitude concernant le dinar. 

– L’axe “balance courante“: Il faut donc que la production dans le bassin minier reprenne son rythme, celui de 2010. Pour ce faire, il est nécessaire de charger les militaires du contrôle des sites de production à l’instar de nombreux pays dotés de ressources naturelles ou de sites stratégiques. En parallèle, une politique de développement inclusif devrait être mise en œuvre dans les régions du Sud Ouest. D’autres mesures s’avèrent nécessaires pour diminuer le déficit énergétique, rationaliser nos importations de biens de consommation de biens superflus et développer le système de transport public urbain. 

La Revue de l’Entreprise : 

Comment peut-on inverser cette dégradation des fondamentaux et renouer avec une reprise solide ?

Pr. Moez Labidi : 

La dégradation des fondamentaux puise ses racines sur le terrain politique.

A titre d’exemple prenons le cas de l’inflation et du glissement du dinar.

Du côté de l’inflation, plusieurs facteurs alimentent la poussée inflationniste dans notre pays : le glissement du dinar, les majorations salariales, l’ajustement du prix du carburant, le stress hydrique et ses effets sur les produits frais, le banditisme qui règne dans les circuits de distribution, les injections de liquidités de la BCT, ….

Du côté du taux de change du dinar, comme nous avons signalé plus haut, le creusement du déficit courant et le manque d’attractivité du site Tunisie pour les investisseurs étrangers explique l’essentiel de la dépréciation de la monnaie tunisienne.

Mais les origines profondes de ces deux problèmes sont à rechercher sur le terrain politique: le manque de courage pour imposer l’ordre sur les sites de production de phosphate et le manque d’audace pour engager des réformes sérieuses au niveau de l’administration et des entreprises publiques,  les thèses populistes véhiculées par certains courants politiques qui ont poussé les entreprises pétrolières à déserter la Tunisie, le banditisme syndical qui n’a pas encore intégré la notion de compétitivité et de productivité dans son dictionnaire, le corporatisme de certaines professions libérales (avocat, medeçins,..).

La sortie de la crise impose un certain nombre de ruptures : une rupture avec la main tremblante du décideur, une rupture avec les revendications salariales démesurées et une rupture avec le discours populiste de certaines fractions de l’opposition. 

Ces ruptures sont incontournables pour remettre notre jeune démocratie sur le sentier de la croissance inclusive.  Sinon, la porte du chaos ne tarde pas à s’ouvrir avec son cortège, d’inflation à deux chiffres, de dévaluation et de coupes budgétaires dans la fonction publique et dans les salaires…

Laisser un commentaire