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Mme Lamia Ben Mahmoud , Président Directeur Général de Tunis Re

mars 15th, 2019 | by admin
Mme Lamia Ben Mahmoud , Président Directeur Général de Tunis Re
Economie
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L’Afrique se réjouit d’être la terre de la croissance. Paradoxalement, le secteur de l’Assurance africaine accuse un retard par rapport à d’autres secteurs de production de biens ou de services et en liaison avec le développement économique du continent.

Ce secteur offre des produits peu complexes qui ne satisfont plus les besoins d’une économie qui se modernise et d’une société ouverte sur l’extérieur. Il reste encore dominé par l’assurance automobile; et la concurrence dans le secteur reste limitée malgré le nombre important d’acteurs. 

Dans l’entretien suivant

 Mme Lamia Ben Mahmoud, Président Directeur Général de Tunis Re explique le retard que les Assurances  africaines accusent et préconise des solutions pour les booster. 

La Revue de l’Entreprise:

 Il est communément admis que le développement du secteur des Assurances dans les pays africains ou ailleurs dépend de l’existence d’infrastructures de marché opérationnelles et efficaces. Comment, selon, vous, cet accompagnement se cristallise-t-il ? Comment peut-on le booster ?

Mme Lamia Ben Mahmoud: 

Il est évident que le développement de toute activité économique demeure étroitement dépendant d’un environnement opérationnel bien élaboré et suffisamment favorable. Le secteur des assurances n’échappe pas à cette condition.

Malheureusement, l’analyse de l’environnement interne et externe du secteur des assurances en Afrique révèle une réelle faiblesse de ses infrastructures comme en témoignent, d’ailleurs, quelques indicateurs révélateurs tels que le modeste taux de pénétration des prestations de l’assurance dans les économies des différents pays du continent : Le ratio primes/ PIB ne dépasse pas la moyenne de 1% (Afrique du sud exclue), contre une moyenne mondiale de 6,5% et dépassant les 10% dans certains pays européens et asiatiques. De même, les dépenses consacrées par le citoyen africain à l’assurance ne dépassent pas 54 USD contre une moyenne mondiale qui dépasse les 650 USD.

Cette situation est due à plusieurs facteurs freins dont, fondamentalement, un environnement structurellement hostile auxquels sont venues s’ajouter la pression des nouvelles exigences règlementaires et la perturbation des évolutions technologiques galopantes. 

 Il est essentiel donc de commencer par la mise en place d’un cadre juridique et fiscal inclusif et accompagnateur, aidant à restaurer les équilibres et la rentabilité du secteur tout en préservant la sécurité et la protection des assurés.  

D’un autre côté, et compte tenu des nouveaux enjeux de l’environnement numérique, il faut que les entreprises d’assurances s’y adaptent en investissant dans les infrastructures technologiques et les compétences techniques adéquates. 

En parallèle et en tant qu’investisseurs institutionnels de long terme, les Compagnies d’assurances africaines ont un rôle fondamental à jouer et pour cela elles ont besoin d’un environnement financier favorable offrant des opportunités de placements en confiance d’un cadre réglementaire non contraignant.

La Revue de l’Entreprise:

 Pour le cas de la Tunisie, où en est-on ?

Mme Lamia Ben Mahmoud: 

En Tunisie, ayant bien pris conscience de l’importance du rôle du secteur des assurances en tant que catalyseur de l’épargne et de financement de l’économie, on a œuvré pour instaurer des mesures incitatives pour l’élargissement du cercle de couverture en assurance à toutes les composantes socio-économiques du pays. Toutefois et malgré une évolution annuelle moyenne de 9% avec un chiffre d’affaires de 2089 millions de dinars en 2017, et des placements de 4862 millions de dinars, le taux de pénétration des prestations assurantielles dans l’Economie tunisienne est à peine de 2% et reste très en dessous des potentialités réelles du pays.

On est appelé donc à redoubler les efforts pour améliorer et dynamiser le rôle du secteur en tant que composante clé dans l’économie.  Ces efforts, devraient être menés en concertation et avec l’implication de tous les acteurs et responsables des différentes institutions du secteur, avec pour objectif commun de répondre aux exigences de développement d’un secteur moderne qui joue pleinement le rôle qui lui est dévolu.

Dans cette perspective, le projet de refonte du « code des assurances », actuellement en cours, s’articule autour des axes suivants :

– L’harmonisation du cadre juridique et de supervision avec les normes prudentielles universelles. 

– Le renforcement financier des entreprises du secteur

– L’amélioration de sa gouvernance et de sa transparence 

– L’amélioration des prestations d’assurances et des canaux de la distribution des produits.

La Revue de l’Entreprise: Comme tout marché de biens ou de services, celui des Assurances fait appel à des mécanismes de régulation et de supervision. Quels en sont les objectifs? Comment peut-on réconcilier ce mécanisme d’intervention avec le libre jeu de la concurrence pure et parfaite ?

Mme Lamia Ben Mahmoud: 

Le contrôle de l’activité de l’assurance a pour objectif de vérifier la conformité du secteur aux exigences règlementaires particulières, découlant de sa propre spécificité en tant que secteur où l’inversion du cycle de production impose un traitement spécial dans lequel il faut observer un respect total des normes et des règles de gestion prudentielle, de transparence et de solidité financière pour garantir la bonne utilisation des ressources véhiculées.

Aujourd’hui, l’environnement dans lequel opèrent les professionnels de l’assurance connait des mutations profondes, subit la concurrence de nouveaux acteurs et devient de plus en plus risqué. A titre d’exemple, le bouleversement numérique marque un nouveau cycle de vie technologique qui nécessite de repenser le modèle des affaires (Business model) des compagnies d’assurance depuis la souscription à la distribution jusqu’à l’indemnisation.   

En parallèle, le cadre législatif de régulation et de supervision est encore rigide pour des raisons de sécurité et de protection.

Il est essentiel donc que les initiatives de la part des entreprises pour s’ouvrir et s’adapter aux évolutions de l’environnement doivent être soutenues par des actions institutionnelles et réglementaires en particulier au niveau du cadre de la régulation et de la supervision en vue de préserver le modèle économique des entreprises dans un environnement en perpétuelle mouvance.    

La Revue de l’Entreprise: Comment voyez-vous l’impact du développement des compétences et du perfectionnement des cadres front office sur le développement du secteur des assurances? Quelle est la situation en Afrique et en Tunisie en matière de Formation initiale, de Formation continue et de Recyclage dans ce domaine?

Mme Lamia Ben Mahmoud: 

La formation métier demeure certes une formation de base fondamentale; elle doit être, par la suite, entretenue et complétée par des formations continues, des formations spécifiques et des stages …

Aujourd’hui avec les nouveaux enjeux de l’environnement règlementaire technologique et financier, le secteur a fortement besoin de l’existence et la disponibilité de ressources humaines qualifiées, compétentes et pointues et je crois que c’est l’un des aspects prioritaires sur le quel les professionnels du secteur des assurances dans le monde sont en train de travailler.

En effet, aux métiers traditionnels de l’assurance (souscripteurs, actuaires, gestionnaires…) de nouvelles compétences sont essentielles pour rester dans la course. Le besoin aujourd’hui est de plus en plus orienté vers des experts en segmentation et mégadonnées, en responsable de la compliance, en Digital et réseaux sociaux, en expert en protection des données….

 A ce niveau, l’assurance africaine reste confrontée à des problèmes de compétences techniques locales. C’est, particulièrement, le cas des compétences actuarielles auxquelles s’ajoutent le manque flagrant de talents dans les nouvelles qualifications notamment en matière de mégadonnées et du Numérique.

En Tunisie, par exemple, nous disposons de trois structures de formation spécialisées en assurances dont un Institut postuniversitaire qui est l’IFID et les compagnies d’assurances tunisiennes sont de plus en plus conscientes de l’importance et la nécessité d’investir dans de bonnes compétences face à tous les nouveaux enjeux de l’environnement actuel. 

La Revue de l’Entreprise: Entre la sphère des Assurances et celle de la Finance dans les pays développés les liens sont solides et imperturbables. Pourquoi en Afrique le secteur financier n’est pas suffisamment engagé dans celui des Assurances? Quelles solutions préconisez-vous pour que les pensions de retraite et l’épargne des ménages soient investies dans des produits d’assurance ? 

Mme Lamia Ben Mahmoud: 

Investir à long terme pour financer l’économie et soutenir la croissance fait partie des missions des assureurs: en 2017, en tant qu’investisseur institutionnel, l’assurance, à l’échelle mondiale, a créé des actifs énormes qui ont été estimés à environ 11% des actifs mondiaux. A titre d’exemple le secteur de l’assurance en Europe est le principal investisseur institutionnel de la Zone Euro avec un total d’actifs de près de 7800 milliards d’euro au deuxième trimestre 2017. 

En Afrique, l’environnement financier n’est pas très favorable au bon développement de l’assurance, notamment en termes de gestion prudentielle des placements et de distribution des produits d’assurance via le réseau bancassurance. Les opportunités des placements sont limitées et la contrainte du couple rendement / sécurité, demeure de taille, face à l’avalanche réglementaire. 

Pour ce qui est de la Tunisie, la part de l’assurance vie qui est considérée comme l’une des branches génératrices d’une bonne qualité d’épargne longue et stable représente 20% du total du chiffre d’affaires et reste toujours, à un niveau très faible par rapport à la moyenne mondiale de 50%.

Aujourd’hui, face aux déséquilibres sérieux des Caisses de la sécurité sociale du fait de l’évolution de la pyramide des âges dans notre pays, il est clair que l’assurance vie, sous ses multiples facettes, peut être un soutien et un complément de retraite important.

La Revue de l’Entreprise:

 Comment la Réassurance peut-elle soutenir le développement des Assurances en Afrique ? 

Mme Lamia Ben Mahmoud: 

Le rôle de la Réassurance partout dans le monde, dans la garantie de l’assurabilité du risque et le développement de l’assurance ne fait pas de doute ; En effet, la Réassurance remplit d’abord un rôle de mutualisation, dans l’espace et dans le temps, des risques de pointe, de gravité inattendue, et de fréquence très lointaine : Il s’agit là de risques que l’assureur quels que soient son talent d’analyse et l’ampleur de son bilan, ne peut lui-même mutualiser.

A l’échelle mondiale, les statistiques montrent une concentration de plus en plus accentuée du marché de la Réassurance entre les mains d’une dizaine de Méga Réassureurs à majorité européenne : 53% de la prime de la Réassurance mondiale est détenue par les top 5 en 2017. 

En Afrique, il y a entre 35 à 40 Réassureurs. Ce nombre est en progression car les législateurs africains visent à augmenter la capacité disponible par leurs marchés de l’assurance souhaitant réduire les sorties des primes vers les marchés internationaux de la Réassurance afin de domestiquer plus de bénéfices dans leurs pays respectifs.

Et c’est dans cette perspective que le législateur de l’Afrique subsaharienne de l’espace commun CIMA a promulgué en 2016 des mesures protectrices et a mis des barrières à l’entrée pour soutenir le développement de la Réassurance locale. 

Toutefois, il est désormais évident que les Réassureurs locaux en Afrique restent toujours dépendants de la Réassurance internationale pour soutenir leurs stratégies de souscription, en particulier pour les grands risques.

La Revue de l’Entreprise:

Tunis Re et l’Assurance africaine : Comment se traduit cette interaction sur le terrain ? 

Mme Lamia Ben Mahmoud: 

Depuis sa création en 1981, Tunis Re a toujours accordé à ses relations avec l’Afrique une place privilégiée, consacrant ainsi sa dimension africaine du fait de sa profonde conviction d’une destination commune, de l’impératif de la coopération et de la solidarité avec ses partenaires africains.

C’est dans ce cadre que nous entretenons des relations d’affaires avec plusieurs partenaires du continent. Aujourd’hui sur un total de chiffre d’affaires de 138 millions de dinars, la part des primes provenant de l’Afrique dans notre portefeuille, a atteint 22% repartie entre Afrique de l’Est, de l’Ouest et du Nord.

De même, nous avons des participations capitalistiques dans certaines entreprises d’Assurances et de Réassurances africaines dont l’Africa Ré et l’Aveni Ré.

Nous sommes, par ailleurs, membres actifs de toutes les structures et organisations professionnelles africaines telles que l’Organisation Africaine des Assurances L’OAA dont j’étais l’ex-présidente et l’Association Africaine des Assurances l’ARA et les différents Pools Africains.

Le marché africain des Assurances demeure une priorité absolue pour Tunis Re.

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