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M. Chiheb Kooli, Président de la Chambre Nationale de la Métrologie

mars 15th, 2019 | by admin
M. Chiheb Kooli,  Président de la Chambre Nationale de la Métrologie
Economie
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A chacun son métier !
On ne peut pas être expert en tout. La spécialisation et le recours à un spécialiste permettent à l’entreprise d’obtenir des économies d’échelle et d’atteindre plus facilement la «masse critique » dans le domaine qui correspond à sa vocation, celui où elle est la plus compétente et où elle dispose des meilleurs atouts concurrentiels. Ce raisonnement et cette logique président, selon M. Chiheb Kooli, Dirigeant de CK Métrologie et Président de la Chambre Nationale de la Métrologie, à la décision que prend telle ou telle entreprise industrielle, de recourir à un Laboratoire d’Etalonnage pour ses besoins en matière d’activité d’étalonnage et de vérification des mesures. Entretien.

La Revue de l’Entreprise : 
Voulez-vous rappeler à nos lecteurs les différents types de métrologie pratiqués couramment dans l’industrie ?

M. Chiheb Kooli : 
La pratique des étalonnages qui s’avèrent nécessaires pour les unités industrielles a lieu dans tous les domaines de la physique et de la physico-chimie. Cependant, on peut identifier huit principaux « types » de métrologie pratiqués couramment dans l’industrie : 
– Métrologie dimensionnelle : étalonnage de bagues et tampons lisses et filetées, étalonnage de cales étalons ; 
– Métrologie des pressions de gaz et de liquides : Etalonnage de manomètres et de capteurs de pression.
– Métrologie des masses : Etalonnage de masses, vérifications de balance.
– Métrologie des vibrations, étalonnage de capteurs d’accélération.
– Métrologie des forces : étalonnage en traction et en compression.
– Métrologie des débits : étalonnage par comparaison de débitmètres.
– Métrologie des températures : étalonnage de thermomètres, de thermocouples, de thermistances et de sondes de température, étalonnage d’hygromètres.
– Métrologie électrique et des fréquences : étalonnage de multimètres, de résistances, de sources de tension, de séquence mètres…
L’ensemble de ces tâches, entre autres, nécessite à la base une expertise, du savoir et du savoir-faire dont bénéficient les laboratoires accrédités.

La Revue de l’Entreprise : 
L’activité d’étalonnage et de vérification périodique doit-elle être externalisée et donc confiée à des laboratoires de métrologie accrédités ?

M. Chiheb Kooli : 
La métrologie est un métier à part entière. Elle est tellement complexe, gourmande en compétences humaines, équipements et infrastructures, environnement de travail et expérience, qu’il est difficile, voire impossible de se transformer en une activité réalisée en interne.
Certaines entreprises, hallucinées par la question de la compression des dépenses, et l’optimisation des coûts, ont décidé d’investir dans des cales étalons pour procéder elles-mêmes à l’étalonnage de leurs pieds à coulisse par exemple; d’autres ont acheté un thermomètre étalon et un four pour étalonner, en interne, leurs propres thermomètres. C’était un échec sur tous les plans. 
En plus de mon activité dans le domaine, je suis auditeur depuis plus de vingt ans. Je n’ai jamais vu une procédure d’étalonnage faite en interne tout en étant correcte.

La Revue de l’Entreprise : 
Peut-on donc affirmer que la sous-traitance de l’activité d’étalonnage et de vérification périodique est un choix motivé et raisonné ?

M. Chiheb Kooli : 
La sous-traitance est une forme de coopération interentreprises. Pour le cas de notre activité à forte intensité scientifique, technique et financière, il s’agit à la fois de sous-traitance de capacité et de spécialité.
Elle est motivée soit parce que l’industriel n’a pas les instruments nécessaires et les personnes qualifiées pour effectuer les mesures soit parce que ses propres moyens ne sont pas performants soit parce que son milieu de travail n’est pas adapté.
De part sa nature et ses spécificités, la prestation métrologique est un service basé sur la connaissance et la compétence.
Aujourd’hui, l’industrie tunisienne n’a ni les compétences habilitées ni les moyens pour assurer l’activité d’étalonnage en interne.
Les entreprises qui ont investi dans le domaine, en créant un laboratoire d’étalonnage dans un ou deux paramètres et ont réussi à mener une démarche d’accréditation, se sont rendu compte que cet investissement n’est pas rentable. Elles étaient obligées d’inverser le cap et de devenir prestataires de services métrologiques.
En exemple, SAGEMCOM, une filiale d’un groupe français implanté en Tunisie. En l’absence de ce type de prestation en Tunisie, elle a installé un laboratoire d’étalonnage des compteurs électriques pour subvenir à ses besoins. Après avoir obtenu l’accréditation de ce laboratoire, elle est devenue prestataire de services dans la Métrologie électrique et des fréquences sur le marché tunisien et à l’étranger. C’est la preuve que l’internalisation de la fonction métrologique n’est pas rentable si on s’attache à chercher un retour sur investissement et réaliser des économies d’échelle. Sur le plan managérial, cette orientation est inadaptée à un « business model » favorisant la croissance de l’entreprise en fonction de l’évolution du marché, qui nécessite un recentrage sur son cœur de métier.

La Revue de l’Entreprise : 
Cette attitude est-elle due à la perception que les individuels manifestent à l’égard de la Métrologie ?

M. Chiheb Kooli : 
Il est regrettable de constater que l’activité d’étalonnage et de vérification périodique est perçue dans les milieux industriels comme un centre de coût et non comme un investissement. Par conséquent, on cherche, à tort, à le minimiser par tous les moyens.
J’aimerais préciser qu’en Tunisie, les Laboratoires d’étalonnage accrédités vivent un grand paradoxe : ils offrent un service parmi les meilleurs au monde à un prix le moins cher en comparaison avec de nombreux pays.
Malheureusement, au lieu de profiter de cette aubaine, la plupart des industriels s’emballent sur une voie qui risque d’être problématique pour la vie de leurs entreprises.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’arbitraire et l’irrationnel continuent à régner dans certaines décisions dont dépend l’avenir de notre industrie.
Je visite souvent des entreprises en Tunisie et dans les pays occidentaux. Dans ces pays, les industriels se forgent une image de la Métrologie conforme au poids qu’elle représente : c’est un métier autonome, à part entière et non un appendice du Système de Management de la Qualité.

La Revue de l’Entreprise : 
En Tunisie, le recours à la Métrologie s’insère dans les obligations dictées par l’implémentation du Système de Management de la Qualité. Est-ce une appréhension raisonnable?

M. Chiheb Kooli : 
Les deux disciplines, la Métrologie et le Système de Management de la Qualité ISO 9001 et ce qui s’ensuit, sont indépendantes l’une de l’autre. Greffer l’activité d’étalonnage et de vérification périodique des mesures sur le Système ISO serait une grave erreur. S’il y a lieu d’établir un corollaire entre cette activité et certains principes de Management édifiant, ce serait avec la crédibilité, la bonne pratique, la conformité des produits et services aux attentes du client. Ces valeurs devraient éclairer les choix des promoteurs industriels.
Pour ceux qui en doutent, je dirais que la Métrologie, historiquement parlant, a précédé la naissance du processus de standardisation.
En 1912, afin d’établir une organisation nationale apte à définir des standards industriels communs, l’American Institute of Electrical Engineers, invita à se réunir d’autres instituts professionnels rejoints en la même année par les départements américains de l’Armée, de la Marine et du Commerce. L’objectif fut de créer des normes qualitatives. 
Quant à la Métrologie, sa naissance est lointaine. Jusqu’au XVIIIème siècle, les grandeurs étaient évaluées en comparaison avec des références humaines, comme le pied ou le pouce. Chaque pays dispose de ses propres unités de mesure ; ainsi le dictionnaire de Godefroy cite plus de 80 mesures agraires au Moyen Age.
Le 20 mai 1875, dix-sept Etats avaient signé à Paris la Convention du mètre qui créa le Bureau International des Poids et Mesures, BIPM. Modifiée en 1921, cette convention régit toujours jusqu’à l’heure actuelle, l’organisation fonctionnelle des Institutions internationales de Métrologie : BIPM, CGPM et CIPM. Ce n’est donc pas étonnant si les étrangers qui viennent en Tunisie ne s’intéressent pas beaucoup à la certification ISO; par contre, s’ils découvrent que les équipements ne sont pas étalonnés, ils seront déçus et il serait impossible de les convaincre à négocier une affaire quelconque. Pour eux, la science de la mesure, qu’est la Métrologie est sacré : Elle définit les principes et les méthodes permettant de garantir et de maintenir la confiance envers les mesures résultant des processus de mesure. Cette science transversale s’applique dans tous les domaines où des mesures quantitatives sont effectuées. 
Pour faire remonter nos entreprises industrielles dans les chaînes de valeur mondiales, il faut étendre la pratique métrologique qui permet de garantir les mesures d’un processus de fabrication ou autres au-delà du cadre d’un audit ou d’un contrôle qualité lié à un système de management de la qualité.

La Revue de l’Entreprise : 
Qui sont-ils vos vis-à-vis dans les entreprises industrielles tunisiennes ?

M. Chiheb Kooli : 
Le plus souvent nos vis-à-vis sont les Responsables qualité qui nous paraissent mieux sensibilisés à la pratique métrologique que d’autres. Nous pouvons aussi nous retrouver face au Responsable contrôle qualité, ou Responsable Achats chargé de négocier et d’organiser la campagne d’étalonnage et de vérification ; mais qui ne perçoit, de part sa formation, qu’un nom, une quantité et un prix. Dans les grandes entreprises, nous trouvons un Responsable de la Métrologie, un technicien en la matière chargé de veiller à la périodicité des opérations d’étalonnage.
De toutes les manières, une chose est certaine : l’effort déployé par un Laboratoire de Métrologie en Tunisie est dix fois plus important que l’effort fourni par son homologue européen parce qu’il se trouve contraint à jouer un rôle pédagogique et de formation. C’est un déploiement récurrent parce qu’il y a trop de rotation dans le poste de Responsable qualité. Savez-vous que dans 99% des entreprises, on croit que le service d’étalonnage s’achève avec l’obtention du certificat d’étalonnage ?
Il faut être mythomane pour y croire. En effet, avoir un certificat d’étalonnage n’est que la moitié de l’activité d’étalonnage. La deuxième moitié s’effectue dans l’entreprise qui doit savoir lire les résultats communiqués par le prestataire et vérifier si l’instrument de mesure étalonné est conforme ou non conforme à son usage. Ignorant complètement comment elle procède pour y parvenir, 99% de nos entreprises ne le font pas. C’est un drame que nous vivons parce que ces entreprises ne savent pas à quoi peut conduire tel désintérêt !!!
Généralement, l’entreprise n’exprime pas ses besoins comme il se doit ; elle demande l’étalonnage de son (ou ses) instrument(s) de mesure ; le prestataire exécute la mission, de bonne ou de mauvaise foi ; pour que la mesure ait un sens, il faut qu’elle soit raccordée à étalon de référence par une chaîne interrompue ; ce que nous appelons, la traçabilité métrologique. 99% des entreprises ne savent pas analyser, lire les résultats des analyses et les comparer par rapport au niveau d’incertitude toléré dans la transaction commerciale.
La part de responsabilité est assumée en partie par les auditeurs qui ne voient dans l’activité métrologique que l’aspect superficiel : un papier.
Pour éviter le pire, il faudrait beaucoup de courage, de remise en question et de vision.

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